Pour une histoire de la culture équestre
 
Daniel Roche, professeur au Collège de France depuis 1998, s'interrogera sur la place du cheval dans la civilisation, du XVIIIe siècle à 1914, dans le cadre des grandes conférences BnF – Institut de France – Fondation del Duca. Entretien avec l'historien, spécialiste des Lumières.
Chroniques : L'ombre du cheval est omniprésente dans l'histoire. Pourtant, cet animal ne semble pas susciter un intérêt particulier chez les historiens. Comment avez-vous été amené à en faire un sujet d'étude et à proposer à la BnF cette série de conférences ?

Daniel Roche : L'histoire des sociétés est une totalité, et l'ombre du cheval peut se lire comme un test révélateur d'une vision du monde et de son organisation dans les pratiques sociales. Comme on ne pourrait imaginer une histoire du XXe siècle privée de celle des automobiles ou de l'avion, on ne peut prétendre se pencher sur celle des siècles passés sans évoquer la place extraordinaire occupée par cet animal distingué par l'homme.
Le cheval est à la rencontre de mes intérêts intellectuels et de mes rapports personnels avec les milieux équestres. J'ai découvert, au cours de mes recherches, de nombreux et intéressants articles sur l'équitation, et il m'apparaît qu'aujourd'hui où la culture du cheval connaît une forte crise, où des querelles divisent le très haut niveau quant à la pédagogie à adopter, notamment en matière de dressage, il est indispensable d'engager une réflexion approfondie sur le patrimoine équestre.
Cette problématique a fait de ma part l'objet de cours au Collège de France depuis 2002, dont il m'a paru intéressant d'extraire la matière des conférences prévues à la BnF pour intéresser un assez large public à une histoire de la culture équestre.

Ch : Comment peut-on caractériser les évolutions de cette place faite au cheval dans notre civilisation, pendant cette période qui s'étend du XVIIIe siècle à la guerre de 1914 ?

D. R. : Je m'en tiendrai à un cadre géopolitique principalement français, bien que ce grand vecteur traverse toutes les civilisations. Les usages et les images sont longs à changer. Sur ces quelque quatre cents années pèse l'évolution biologique d'un nomade apprivoisé, domestiqué depuis quatre ou cinq mille ans, progressivement transformé transformé au rythme de dix générations par siècle. Le rapport des chevaux et des hommes s'inscrit dans la stabilité modifiée et dans la transformation d'une histoire à chaque étape liée à un statut utilitaire, social, militaire, idéologique.
Au Moyen Âge, civilisation agricole dominante, le rapport aux chevaux est essentiellement utilitaire. Il irrigue toute la société. Les chevaux sont des vecteurs indispensables dans la France des campagnes et d'une utilité majeure dans la guerre. Il devient déterminant dans la hiérarchie des ordres et dans la symbolique sociale avec la chevalerie.
Le fonctionnement de la Cour commence, toutefois, à installer la pratique de l'équitation dans un modèle de distinction sociale où la transmission joue un rôle majeur.

Ch : De quelles évolutions le XVIIIe siècle est-il porteur ?

D. R. : C'est au XVIIIe siècle que s'opère un tournant. La culture équestre peut alors se lire autour de trois axes principaux : celui des chevaux ordinaires et de leur présence utilitaire, celui des hiérarchies sociales et du rapport au pouvoir, à la puissance, celui de la connaissance livresque, scientifique, esthétique. Les chevaux, acteurs énergétiques de premier plan dans le système agraire deviennent sujet de débats sur les bénéfices et les coûts engendrés par leur utilisation face aux multiples mutations technologiques (l'attelage, la roue, les machines à vapeur…). Ils resteront, toutefois, au premier plan jusqu'à être définitivement détrônés par des engins motorisés. Le cheval-vapeur, instrument de l'évaluation de la puissance motorisée, authentifie encore, de nos jours, l'importance de la question. Les villes, jusqu'au XIXe siècle, sont encore pénétrées de vie agricole. La circulation et les transports s'y concentrent. L'extension de l'urbanisation accélère la question des transports citadins : alors qu'entre le XVIIIe siècle et le XIXe siècle, le cheval de trait et utilitaire dominait les écuries urbaines, avec la croissance de l'automobile, la tendance s'inverse.
Les évolutions des utilisations militaires replacent aussi le cheval au cœur des transformations du corps social.
La grande écurie de Louis XV et Louis XVI absorbe efforts et crédits. La Cour est la vitrine de l'élevage.
Avec Napoléon, utilisateur et producteur, administrateur de l'élevage, cavalier, militaire, voyageur, chasseur par nécessité politique et sociale, le rôle majeur du cheval dans la guerre apparaît au moment où basculent le système des armes et la stratégie militaire. Avec la guerre de 1870, la cavalerie participe à la remise en question des armées et à la formation de l'idéal patriotique. L'apogée de l'utilisation militaire se situe à la guerre de 1914, où un million de chevaux ont péri. C'est presque le dernier écho d'une utilisation du cheval par l'armée.
La relation des chevaux et des hommes est une constante ; l'étude de ses composantes et des facteurs qui la font évoluer mobilise tout le champ social des comportements et des sensibilités. Nous aborderons dans ces conférences le thème des mythologies sociales et celui de la transmission.

Propos recueillis par Marie-Noële Darmois


Conférences BnF – Institut de France – Fondation Del Duca

Le cheval et la civilisation du XVIIIe siècle à 1914

Site François-Mitterrand - Grand auditorium
18 h 30 – 20 h - Entrée libre

Lundi 20 novembre 2006
Des hommes et des chevaux pendant quatre siècles

Mardi 21 novembre 2006
Le pouvoir à cheval

Mercredi 22 novembre 2006
Le cheval et la guerre

Jeudi 23 novembre 2006
Le cheval et les mythologies sociales