Portrait d'une femme moderne
  Le tricentenaire de sa naissance donne l'occasion de révéler au grand public la personnalité de Madame Du Châtelet, intellectuelle passionnée de science, personnalité hors du commun, qui fut la compagne de Voltaire pendant seize ans. Histoire d'une femme moderne avant l'heure.
  "Le caractère propre de Madame Du Châtelet était d'être extrême en tout", écrivait d'elle en 1749, peu après sa mort, l'abbé Raynal. Intellectuelle passionnée de sciences, personnalité hors du commun, Madame Du Châtelet est longtemps restée, pour les historiens des arts et des sciences, dans l'ombre de Voltaire, dont elle fut la compagne pendant seize ans. Ce n'est que vers le milieu du XXe siècle que l'on a pris conscience de l'originalité et de la modernité d'une femme qui a investi des territoires de la pensée traditionnellement dévolus aux hommes, tout en affirmant avec force la primauté des passions et de l'imaginaire : "Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions, car nous devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, et malheureux celui qui la perd. On n'est heureux que par des goûts et des passions satisfaites." L'exposition éclaire ce personnage complexe, héritier de son siècle et de son origine aristocratique, mais aussi annonciateur des aspirations des femmes de notre temps à exister par elles-mêmes et à être reconnues pour leurs propres capacités. Manuscrits, livres et estampes, tableaux, objets scientifiques, instruments de physique, mais aussi robes, dentelles, jeux... restituent les facettes de sa personnalité et de son œuvre.

Une aristocrate passionnée de savoir


Voltaire, Elémens de la philosophie de Neuton. 1738.
© BnF/Bibliothèque de l’Arsenal
Le parcours de l'exposition s'ouvre sur une présentation de la marquise dans son milieu, sa vie familiale et ses relations sociales. Née en 1706, Émilie de Breteuil reçut d'un père appartenant à l'aristocratie éclairée une éducation qui n'était que rarement dispensée aux filles. Impressionné par son goût de l'étude, il encouragea ses dons intellectuels et artistiques, lui fit donner des leçons de latin, de grec, d'anglais, de chant, mais aussi de mathématiques.
Dans le salon parisien de ses parents, elle connut dès l'enfance, parmi d'autres poètes et penseurs, Fontenelle ou Jean-Baptiste Rousseau. Présentée à seize ans à la cour, elle en aima les plaisirs, affichant un goût prononcé pour la parure, les mondanités et le jeu sous toutes ses formes. Des costumes prêtés par le musée Galliera évoquent cet aspect de sa personnalité, ainsi que des objets provenant du musée des Arts décoratifs qui reconstituent le goût "rocaille" en vogue dans la première moitié du XVIIIe siècle.

C'est cette individualité aux talents multiples, aux goûts éclectiques et aux passions vibrantes que tente de restituer la seconde partie de l'exposition. Mariée à dix-neuf ans au marquis Du Châtelet, à qui elle donna trois enfants et qui sut respecter ses aspirations, elle put mener librement une vie sentimentale intense et poursuivre sa quête intellectuelle.
Les sciences, les mathématiques et surtout la physique furent ses terrains d'investigation privilégiés : "L'amour de l'étude est de toutes les passions celle qui contribue le plus à notre bonheur", écrivait-elle.
Au printemps 1733, elle rencontre Voltaire et devient sa maîtresse. Peu après, elle se lie avec Maupertuis qui lui donne des leçons de mathématiques, mais rejoint toutefois Voltaire en 1735 au château de Cirey, en Champagne. Pendant plusieurs années, ils mènent dans ce lieu une vie en tête à tête, comme des "philosophes voluptueux".
Voltaire le rénove et y installe un cabinet de physique, véritable laboratoire, dont l'exposition présente un essai de reconstitution.

L'œuvre intellectuelle
Ensemble, ils travaillent à la diffusion de la pensée de Newton. Émilie, dont Voltaire reconnaît les dons et qu'il considère comme supérieure à lui dans le domaine des mathématiques, s'assigne pour objectif de "transmettre d'un pays à un autre les découvertes et les pensées des grands hommes". Elle rédige une traduction commentée des Principia de Newton, qui reste encore utilisée aujourd'hui. Elle étudie la métaphysique de Leibniz, rédige un commentaire sur la Bible. Leur relation d'amour et de connivence intellectuelle se poursuivra jusqu'à la mort d'Émilie.
En 1746, Madame Du Châtelet est associée à l'Académie de Bologne.
Elle rencontre en 1749 un jeune poète, Saint-Lambert, de dix ans plus jeune qu'elle, dont elle tombe éperdument amoureuse. Elle se retrouve enceinte, accouche d'une petite fille et meurt sept jours plus tard. "Convaincue de sa mort prochaine,elle avait fait envoyer tous ses manuscrits à la bibliothèque du roi, ce qui a permis leur conservation, commente Danielle Muzerelle*, commissaire de l'exposition. Elle témoignait ainsi d'une conscience aiguë de leur valeur, rare à son époque, et a fortiori chez une femme".

Sylvie Lisiecki


*Danielle Muzerelle est conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France.

Madame Du Châtelet. La femme des Lumières
Du 7 mars au 3 juin 2006
Site Richelieu - Galerie Mazarine
Entrée: 5 € (plein tarif) ou 3,50 € (tarif réduit)
Commissaire : Danielle Muzerelle
Conseiller scientifique : Élisabeth Badinter